| Monsieur (ou Madame),
Je vous remercie pour la lettre que vous avez adressée à notre Président et dans laquelle vous exprimez vos interrogations quant à la présence de Total en Birmanie. Soyez assurés que nous partageons, depuis le début, les préoccupations que vous exprimez sur la situation politique et la question des droits de l’homme dans ce pays.
Les réactions de tous ceux qui s’intéressent à la Birmanie ont profondément nourri notre réflexion sur notre engagement dans ce pays. Et même si cela n’est pas toujours aisé, nous avons appris qu’il n’existait aucune solution miracle pour exercer notre métier dans des circonstances aussi difficiles.
Nous avons également appris l’importance d’être à l’écoute des attentes de la société civile. C’est la raison pour laquelle nous invitons des journalistes et des observateurs indépendants à visiter nos sites et à mesurer l’impact de nos actions. Nous poursuivons notre engagement auprès de nombreuses ONG internationales travaillant sur place afin de nous assurer que nous contribuons à l’amélioration de la vie des populations en Birmanie. Nous sommes également en permanence à l’écoute de nos voisins, les 44.000 habitants des 25 villages situés aux alentours de notre gazoduc, ainsi que ceux qui vivent dans d’autres régions du pays.
Les populations voisines du gazoduc de Yadana se déclarent satisfaites de la présence de notre Groupe. Elles apprécient de pouvoir bénéficier de soins médicaux gratuits, d’opportunités de scolarisation de leurs enfants et de meilleures perspectives grâce aux programmes agricoles et au micro-crédit. Autant d’avancées qui n’existeraient pas sans notre présence.
Mais surtout, elles sont reconnaissantes que le travail forcé, sous toutes ses formes, ait été éradiqué de la zone où nous sommes présents. Nous exprimons régulièrement notre profonde préoccupation quant à ces pratiques inacceptables et illégales auprès des autorités du pays et oeuvrons avec succès pour que de telles actions ne se produisent pas dans les villages voisins du gazoduc.
Nous sommes également conscients que l’impact de notre présence sur la société birmane dépasse les limites strictes de la zone où nous opérons. C’est pourquoi nous soutenons plusieurs programmes humanitaires nationaux concernant des orphelinats, la chirurgie contre le glaucome (aux côtés de la Fondation Helen Keller), ainsi qu’un programme de prévention et de traitement du SIDA. La conception et les résultats de ces programmes sont suivis par des spécialistes indépendants, ainsi que par des organisations humanitaires implantées en Birmanie. Les organisations internationales et les ONG présentes sur place ainsi que dans les pays voisins connaissent la réalité de la situation ; elles parlent avec estime et respect de la qualité de nos programmes et nous demandent parfois d’y participer.
À l’écoute des citoyens du pays, nous constatons que ceux-ci nous demandent de rester : ils souhaitent améliorer leur qualité de vie et voient la présence des compagnies occidentales en général et de Total en particulier, comme un espoir pour leur futur, comme l’une des trop rares ouvertures sur le monde extérieur dont ils ont besoin pour comprendre ce qui se passe derrière leurs frontières. Ils nous expliquent que la citation de Daw Aung San Suu Kyi relative à la présence de Total en Birmanie, reprise dans le rapport de Burma Campaign, date de 1996 ; ils estiment qu’à bien des égards, cette citation ne reflète plus la réalité à laquelle ils sont confrontés.
Pour toutes ces raisons, vous comprendrez que nous ne puissions accepter les affirmations selon lesquelles notre engagement en Birmanie aurait un impact négatif ; pas plus que le reproche fait à Total d’absence de résultats dans sa politique d’engagement au niveau national alors que de nombreux pays ont mis en place une politique de sanctions et d’isolation depuis une décennie. Ces politiques ont eu pour effet de réduire l’investissement étranger en Birmanie de 2,3 milliards de dollars en 1996 à 128 millions en 2004. Il nous semble quelque peu incongru de soutenir ces mesures coercitives et, tout en obtenant de tels résultats, d’en rendre responsable ceux qui préconisent une approche différente.
Nous estimons qu’il existe un lien étroit entre développement économique et avancée des droits de l’homme. Les politiques de boycott et de retrait de l’investissement ne font que pénaliser les populations et retardent le retour du pays visé au sein de la communauté internationale ; ceci est d’autant plus vrai que le pays en question se trouve déjà en marge des canaux de l’économie mondiale. Cette opinion est largement partagée par de nombreux experts du monde entier, ainsi que de nombreux gouvernements d’Europe et d’Asie du Sud-Est. Leur position résulte d’analyses historiques et non d’une quelconque pression prétendument exercée par Total sur le gouvernement français, comme nous avons pu l’entendre dire. La Birmanie a besoin de plus d’ouverture, de plus de dialogue et de plus d’engagement. Nous pensons que, par leur présence, les entreprises occidentales ont un rôle important à jouer en la matière.
Nous reconsidérons en permanence le dilemme qui est le nôtre en Birmanie. Notre présence nous confère une réelle responsabilité, mais la décision de quitter le pays en impliquerait tout autant ; vous n’êtes pas sans ignorer la formidable compétition à laquelle se livrent les pays asiatiques à l’heure actuelle, pour accéder aux ressources énergétiques indispensables au développement du continent. Il est clair que si nous décidions de partir, nous serions immédiatement remplacés par d’autres compagnies qui n’appliqueraient peut-être pas des normes éthiques et sociales équivalentes aux nôtres. Si les conséquences sur les revenus de l’État birman et sur sa situation politique seraient nulles, celles-ci seraient certainement bien plus graves pour les populations. Aussi longtemps que nous estimerons que nos activités dans le cadre du projet Yadana contribuent également au bien-être de la population birmane, nous nous engageons à maintenir notre présence dans le pays et à démontrer qu’elle y est plus bénéfique pour ses habitants que notre absence.
Certes, nous n’avons pas de solution à tous les problèmes, mais sachez que nous tentons d’adapter en permanence notre démarche pour répondre aux préoccupations exprimées dans votre correspondance. Nous espérons qu’avec le temps, notre travail en Birmanie vous en apportera la preuve.
Veuillez agréer, Monsieur /Madame, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Jean-François Lassalle
Directeur des Relations Extérieures E&P
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