Présence de l'armée birmane




C'est à la lumière des considérations qui précèdent qu'il faut comprendre comment la sûreté du gazoduc de Yadana a été assurée. Les initiateurs du projet n'avaient à l'origine pas de raison de penser que les questions de sécurité soulèveraient des difficultés inhabituelles, comme en témoigne l'absence de mention autre que très générale de ce sujet dans les contrats conclus avec MOGE. Certes le Myanmar connaissait des troubles dans certaines régions, liés à la lutte parfois séculaire de minorités ethniques armées contre le pouvoir central. Mais la région où il avait été finalement décidé de faire passer le gazoduc se trouvait assez à l'écart des zones de conflit, elle était assez peu habitée et même inhabitable dans sa partie est, riveraine de la Thaïlande. L'armée y disposait déjà d'un camp à Kaleinaung et d'une présence à la frontière. Des heurts sérieux entre minorités ethniques résistantes et forces armées s'y étaient occasionnellement produits à partir de 1988, lorsque l'armée, comme dans de nombreuses autres régions du Myanmar, avait voulu contrôler plus étroitement cette zone, mais le calme semblait être revenu depuis plusieurs années.

Le village karen situé le plus à l'est, Michauglaung, avait été déplacé de force en 1991 ou 1992, bien avant que Total n'envisage de faire passer un gazoduc par cette région. Mais à l'automne 1994, lorsque les premières équipes envoyées par la société arrivent sur le terrain, la région paraît tranquille, les études topographiques et géologiques préparatoires au chantier sont engagées sans problème, de même que les études socio-économiques destinées à mieux connaître les conditions de vie des habitants et à définir un programme en leur faveur.

La perspective change sensiblement lorsqu'en mars 1995 un camion d'une équipe de la Compagnie Générale de Géophysique tombe dans une embuscade qui fait cinq victimes et onze blessés. Cette action n'est pas revendiquée mais elle paraît provenir d'un groupe de guérilla karen. Le chantier est immédiatement interrompu dans l'attente d'une redéfinition des mesures de sûreté prenant en compte le risque d'attentat. Le travail ne redémarrera qu'en octobre 1995.

Dans l'intervalle, Total met en place un ensemble de précautions destinées à protéger le personnel du chantier : équipes de sécurité renforcées, règles très strictes d'accès et de déplacement, enceintes de protection autour des bases, programmation du travail sur le terrain destinée à éviter la dispersion géographique du personnel, liaisons radio permanentes des équipes sur le terrain avec le PC sécurité. Ces mesures de protection sont depuis l'origine purement passives ; aucun personnel de sécurité n'est armé.

Surprise par l'attentat, l'armée birmane de son côté renforce son dispositif militaire à partir de l'automne 1995 ; par ailleurs elle demande à connaître désormais à l'avance le programme du chantier et l'endroit où les équipes de Total opèrent. Des échanges d'information réguliers impliquant le partenaire local MOGE sont alors établis, à leur demande, entre les échelons locaux de l'armée et les responsables de la sécurité du chantier.

Contrairement à certains affirmations, il importe de préciser que Total n'a jamais eu de relations contractuelles avec l'armée birmane, que le Groupe ne l'a pas payée, qu'il ne lui a pas fourni d'armes, qu'il n'a pas apporté de soutien logistique à ses opérations, qu'il n'a notamment jamais transporté de troupes ni fourni de véhicules à cette fin, et qu'il ne lui a pas donné d'instructions.