Total
a signé en juillet 1992 un contrat de partage de production
pour développer et exploiter le gisement de gaz de Yadana
au Myanmar (Birmanie). La présence du Groupe dans ce pays
donne lieu à des controverses et à des questions auxquelles
répond Jean-François Lassalle, Directeur des Relations Extérieures - Exploration & Production, du Groupe Total.

Quelle
est l'activité de Total au Myanmar ?
JFL - Au Myanmar (Birmanie),
Total est opérateur du gisement de gaz de Yadana, situé
en mer d'Andaman. Avec 150 milliards de m3 de réserves
estimées et une durée de vie de 30 ans, ce gisement
est assez important. Pour donner un ordre de grandeur, sa production
qui a atteint 19,3 millions de m3/jour en 2006, permet de fournir
une puissance électrique d'environ 2 500 Mégawatts.
Le gaz est transporté par un gazoduc depuis le champ en
mer jusqu'à la frontière avec la Thaïlande
qui consomme 90% du gaz produit pour alimenter des centrales électriques
dans la région de Bangkok.

Le régime birman est très critiqué. Des campagnes
militantes ont amené nombre d'entreprises occidentales
à quitter le pays. Pourquoi Total y reste-t-il ?
JFL - Nous regrettons vivement
l'évolution de la situation en Birmanie qui va à
l'encontre des signes de détente politique manifestés
ces dernières années, et qui permettaient d'espérer
l'ouverture d'un réel dialogue débouchant sur une
réconciliation nationale. Total est par conséquent
très préoccupé par les événements
de mai 2003 et par l'arrestation de Madame Aung San Suu Kyi. Faudrait-il
pour autant partir, alors qu'aucune décision européenne
ou internationale ne nous l'impose, et que nous pouvons respecter
sur place nos règles éthiques et notre Code
de Conduite ?
Divers gouvernements occidentaux et des organisations non gouvernementales
exercent de fortes pressions sur le Myanmar, et les Etats-Unis
appliquent depuis juillet 2003 un embargo complet sur leurs relations
commerciales avec ce pays. Or le tarissement des flux d'aide internationale,
à l'exception de l'aide humanitaire, et les campagnes de
boycott ont encore appauvri le pays. Total est pour sa part convaincu
des liens étroits qui unissent le niveau de développement
économique et la situation des Droits de l'Homme.
L'action de Total apporte une réelle contribution au progrès
économique et social du pays. Elle met en valeur les ressources
gazières du Myanmar avec des méthodes efficaces
et soucieuses d'un développement durable. Elle crée
des emplois qualifiés, consacrant un effort considérable
à la formation des cadres, employés et sous-traitants
locaux, et applique nos standards internationaux en matière
d'emploi, de sécurité au travail, d'environnement...
Par ailleurs Total a mis en place un programme socio-économique
pour que le projet Yadana améliore véritablement
la vie des habitants dans les villages riverains du gazoduc.

Pourriez-vous
décrire plus précisément ce programme socio-économique
?
JFL - Il s'agit d'un programme
lancé début 1995, plus de 6 mois avant le
démarrage
du chantier, et qui a quatre priorités : la santé,
l'éducation, le développement économique
et les infrastructures. Son contenu est défini
en étroite concertation avec les habitants des
25 villages bénéficiaires, soit plus de 50 000 personnes.
Le Groupe et ses partenaires ont déjà consacré
plus de 14 millions de dollars à ces actions, qui
ont permis de construire ou de rénover un hôpital,
des dispensaires, des écoles, des routes, des puits
et adductions d'eau, des ponts... Ce programme est mis en œuvre
par des "
Communication Ladies ", des médecins, des vétérinaires,
des agronomes qui sont tous de nationalité birmane.
La situation sanitaire de la zone est désormais satisfaisante
: le paludisme et la mortalité infantile ont enregistré
un recul considérable. Tous les enfants peuvent désormais
aller à l'école dans de bonnes conditions matérielles,
et les effectifs scolaires ont doublé. L'assistance technique
et financière a permis de développer des élevages
de porcs, de poulets, de bovins, ainsi que différentes
cultures saisonnières ou pérennes : riz, légumes,
noix de cajou, palmier à huile, hévéa...
La pêche et le petit commerce ont été également
encouragés.
En parallèle, le programme finance des actions sociales
hors de la zone du gazoduc. Il soutient des orphelinats
dans la région de la capitale, Yangon,
ainsi qu'un programme national de lutte contre la cécité,
mis en place par la Fondation Helen
Keller International. Par ailleurs, Total s'est associé
début 2005 à une initiative de santé publique
destinée à accompagner
et à soigner les personnes malades du sida dans
la région
de Mandalay.
La qualité du programme socio-économique a été
contrôlée à plusieurs reprises par des
experts extérieurs. L'organisation américaine
Collaborative for Development Action (CDA), un organisme
indépendant
travaillant beaucoup pour les agences internationales de
développement
a effectué quatre missions récentes (2002,
2003 et 2005) sur le site. Les conclusions du CDA soulignent
qu'au-delà
du réel progrès matériel apporté aux
populations, la présence de Total permet d'abord
de garantir la paix et la tranquillité dans la zone
au bénéfice
de toutes les ethnies vivant sur place.

Si
l'action de Total a permis d'améliorer la situation matérielle
des habitants dans la région du gazoduc, et ailleurs au
Myanmar, qu'en est-il des Droits de l'Homme et de la question
du travail forcé ?
JFL - Protéger les villageois
et empêcher tout recours au travail forcé, qui reste
encore aujourd'hui un réel problème au Myanmar,
a été une préoccupation constante de Total
depuis que le Groupe est présent dans la région
où passe le gazoduc, soit le début de 1995.
L'armée était déjà établie
depuis plusieurs années dans cette région pour faire
face à des actions de guérilla sporadiques, et elle
avait recours au travail forcé. Pour accompagner son programme
socio-économique, Total a mis en place dès 1995
des canaux de communication avec les populations locales, lui
permettant d'être bien informée de ce qui se passait
sur le terrain : des comités de villageois élus,
des femmes salariées par le programme et chargées
d'entretenir un contact permanent avec la population, les médecins
du programme vivant dans les villages. Ainsi, lorsque quelques
incidents se sont produits, Total a été mis au courant,
et a pu intercéder pour les faire cesser.
Notre neutralité politique de principe ne signifie pas
pour autant que nous restions indifférents, en particulier
sur les questions relatives aux Droits de l'Homme, à l'environnement
et au développement. Nous essayons, partout où nous
sommes, d'être utiles, de dialoguer avec la société
civile, les ONG, les administrations, pour contribuer au progrès
économique et social. Les habitants reconnaissent eux-mêmes
que nous avons été vigilants et efficaces. Ils ont
dit au CDA : "Total nous a permis de dormir tranquilles ".

Le 29 novembre 2005, vous avez signé un accord avec l’Association Sherpa et 8 plaignants birmans qui avaient déposé une plainte à l’encontre de Total devant le Tribunal de Nanterre pour « séquestration arbitraire » pendant la période de la construction du gazoduc de Yadana en Birmanie en 1995. Ne s’agit-il pas d’une reconnaissance de responsabilité ? Pourquoi ne pas avoir attendu la décision de la justice ?
JFL - Total n’a jamais eu recours au travail obligatoire, ni directement, ni indirectement par ses sous-traitants. Nous avons toujours veillé à ce que le travail obligatoire ne soit pas pratiqué dans la zone où nous opérions.
Lorsque, malgré sa vigilance, Total a eu connaissance de cas de travail forcé dans la zone du gazoduc, l’entreprise a, pour des raisons humanitaires, pris aussitôt des mesures d’indemnisation.
Nous aurions pu attendre le procès, et nous l’aurions très probablement gagné, mais au bout de quel délai ? N’oubliez pas, non plus, que les faits invoqués remontent déjà à plus de dix ans. Nous avons considéré qu’il valait mieux trouver un accord et développer de nouvelles actions de solidarité, venant compléter ce que nous avions déjà entrepris dans notre programme socio-économique.
Il ne s’agit donc en aucune manière d’une reconnaissance de responsabilité. Il s’agit de réaffirmer notre responsabilité d’industriel travaillant dans un contexte difficile et de poursuivre les actions déjà engagées.

Ainsi,
pour vous, malgré les critiques et même les procès,
Total doit rester ?
JFL - A l'échelle du Myanmar,
le projet Yadana est important. Il est donc devenu une cible privilégiée
des critiques militantes qui visent ce pays. Les accusations dirigées
contre Total font partie de ce combat politique et trouvent naturellement
un certain écho médiatique.
L' engagement déterminé de Total, établi
au Myanmar pour 30 ans, est préférable à
son retrait. Nous avons réussi, à travers le projet
Yadana à apporter une réelle contribution au développement
socio-économique du Myanmar conjuguée au respect
et à la promotion des Droits de l'Homme. Sans chercher
à s'ingérer dans la vie politique du pays, et en
respectant ses traditions et sa culture, Total est très
attentif à ce que son action sur place profite aux habitants
du Myanmar. Ce pays a aussi besoin de tels projets pour pouvoir
échapper à ses multiples problèmes.